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Transmis par Clément Boursin (ACAT)

Guillaume Ancel : "L'histoire mythique de l'opération Turquoise ne correspond pas à la réalité"

 07/04/2014 à 11:11 Par Mehdi Ba

 

Guillaume Ancel

Guillaume Ancel

Pour la première fois depuis 1994, l’opération Turquoise au Rwanda s'éclaire d'un jour nouveau grâce au témoignage d'un officier français de l’armée de terre. Selon lui, l'objectif "humanitaire" officiellement affiché par Paris se confond avec un autre, beaucoup moins avouable : celui de freiner ou de stopper l’avancée militaire du Front patriotique rwandais (FPR), tout en ménageant les forces gouvernementales génocidaires.

Lancée le 22 juin 1994, l’opération française Turquoise aurait eu pour objectif initial de faire le coup de feu contre le Front patriotique rwandais (FPR), la rébellion – essentiellement tutsie – qui se battait contre les forces gouvernementales hutues à l’origine du génocide. Ce n’est pas le président Paul Kagamé qui le dit, mais un ancien officier français, chevalier de la Légion d'honneur et décoré à titre militaire en opérations. Dans un long entretien accordé à “Jeune Afrique”, Guillaume Ancel, 48 ans, à l’époque capitaine au 68e régiment de l’artillerie d’Afrique, évoque sans détour le décalage entre la version officielle française et ce qu’il a vécu il y a vingt ans sur les collines du Rwanda. Si lui et ses compagnons d’arme ont effectivement mené, à partir du début juillet 1994, des missions de protection et d’extraction au bénéfice de rescapés tutsis, ils avaient auparavant, selon lui, reçu l’ordre de stopper l’avancée du FPR au moment où la victoire militaire de celui-ci devenait inexorable. Interview.

Nous avons reçu l'ordre de préparer un raid sur la capitale rwandaise, Kigali.

JEUNE AFRIQUE : Quelle était votre mission au moment de rejoindre l’opération Turquoise ?

Guillaume Ancel : L’ordre initial, que j’ai reçu autour du 24 juin, était très clair : préparer un raid sur la capitale rwandaise, Kigali, alors passée en quasi-totalité sous le contrôle du FPR. La spécialité de mon unité était le guidage des frappes aériennes [Tactical Air Control Party - TACP, NDLR]. Infiltrés à proximité de la cible pour guider les avions de chasse, notre rôle était de dégager un couloir pour permettre aux troupes de s’emparer de leur objectif avant que quiconque ait eu le temps de réagir. Pas besoin d’avoir fait Saint-Cyr pour comprendre que lorsqu’on cherche à reprendre la capitale d’un pays en guerre passée aux mains d’une rébellion, c’est pour remettre en place les autorités officielles.

>> Lire aussi : "Les fantômes de Turquoise"

Aucun raid de l’armée française sur Kigali n’a pourtant eu lieu à l’époque…

La confirmation de l’ordre de mission n’est jamais arrivée. Peut-être était-ce lié aux problèmes logistiques que nous rencontrions, nos équipements ayant été acheminés avec retard jusqu’à Goma [en RDC, NDLR]. D’autre part je sentais un certain flottement au niveau de la hiérarchie. Puis, entre le 29 juin et le 1er juillet, nous avons reçu un ordre qui s’est substitué au premier. Nous devions stopper par la force l’avancée du FPR à l’est de la forêt de Nyungwe, dans le sud-ouest du Rwanda. Le lendemain matin à l’aube, nous avons décollé dans des hélicoptères Super-Puma afin d’aller déclencher les frappes aériennes sur les colonnes du FPR. L’essentiel de l’unité était déjà partie la veille par la route. Mais au moment où les hélicoptères décollaient de l’aéroport Bukavu, nous avons reçu un contre-ordre. L’officier en charge des opérations nous a expliqué qu’un accord avait été passé avec le FPR. Désormais nous devions protéger une "zone humanitaire sûre" (ZHS) dont la rébellion de Paul Kagamé avait accepté qu’elle échappe provisoirement à son contrôle. C’est à ce moment-là que la nature de notre mission a changé pour devenir humanitaire. Jusque-là, il était clair qu’il s’agissait de combattre le FPR.

Les soldats français ont sauvé plusieurs milliers de vie.

En quoi a consisté cette mission humanitaire ?

Lire la suite sur :

 "L'histoire mythique de l'opération Turquoise ne correspond pas à la réalité"

Le 9 avril 2014

« La France a une part de responsabilité dans le drame rwandais »

LE MONDE | 08.04.2014 à 12h13 • Mis à jour le 08.04.2014 à 18h26 | Propos recueillis par Philippe Bernard

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2014/04/08/la-france-a-une-part-de-responsabilite-dans-le-drame-rwandai-s_4397493_3212.html

 

Guillaume Ancel avait 28 ans le 22 juin 1994 lorsque, capitaine au 68e régiment d'artillerie d'Afrique, il reçut l'ordre, en plein génocide, de partir pour le Rwanda où la France, sous mandat de l'ONU, venait de lancer l'opération « Turquoise ». Il vient de publier Vents sombres sur le lac Kivu (TheBookEdition, sur Internet), un roman tiré de son expérience rwandaise.

Comment réagissez-vous aux accusations portées par le président Kagamé contre la France ?

Je sais qu'en aucun cas nous n'avons participé au génocide. Mais je sais aussi, parce que je l'ai vécu, que nous avons une part de responsabilité dans le drame rwandais pour avoir commis des erreurs lourdes de conséquences. « Turquoise » n'était pas au départ, comme on le prétend, une opération humanitaire. J'étais spécialiste des frappes aériennes : on n'emmène pas ce type de professionnel pour faire de l'humanitaire ! Ma mission était agressive : elle consistait à dégager la voie pour un raid terrestre sur Kigali. Il s'agissait de combattre le Front patriotique rwandais (FPR) et de reprendre la capitale pour y réinstaller au pouvoir le gouvernement soutenu par Paris.

Mais le génocide avait commencé depuis plus de deux mois, vous saviez que ce gouvernement le perpétrait !

Non, nous avions beaucoup d'infos sur des massacres de grande ampleur, mais pas d'analyse claire sur qui les organisait. Nous étions en pleine confusion : nous ne voyions pas l'implication du gouvernement intérimaire que nous soutenions. Comme capitaine, j'ignorais que des extrémistes avaient pris le pouvoir et menaient un génocide. Nous les avons confortés en les laissant croire que ce qu'ils faisaient était approuvé par la France.

Vous écrivez pourtant que votre raid contre le FPR a été annulé.

Oui, brutalement, alors que les hélicos décollaient de Bukavu , on nous a annoncé qu'un accord avait été conclu avec le FPR et que nous allions protéger une zone humanitaire.

Quelles sont les conséquences de ce changement brutal du début juillet ?

On n'a pas anticipé la réaction du gouvernement intérimaire qui, soudain privé du soutien de la France, n'a plus eu aucune chance de repousser le FPR. Aux abois, il choisit la politique du pire et déclenche un exode massif de la population. Des centaines de milliers de gens sont jetés sur les routes sans soutien. L'épidémie de choléra qui s'ensuivra fera des dizaines de milliers de morts.

Mais cette fois, votre mission est claire : protéger les victimes du génocide.

Oui, ma compagnie a été chargée de protéger le camp de Nyarushishi où s'étaient réfugiés des milliers de victimes que des miliciens cherchaient à éliminer. J'ai eu pour mission d'effectuer des raids pour récupérer des rescapés, tutsi et hutu modérés. On a sorti environ 150 personnes, parfois dans des conditions difficiles. Au regard des 800 000 morts du génocide, ce n'est rien. Mais dans mon souvenir, chaque vie sauvée était une victoire.

Où se situe, dès lors, la responsabilité de la France que vous mettez en avant ?

Il a été décidé de procéder à un désarmement total de la zone humanitaire. Nous avons récupéré des monceaux d'armes et savez-vous ce que nous en avons fait ? Nous avons été les rapporter à ce qui restait des Forces armées rwandaises dans les camps de réfugiés du Zaïre. Pendant qu'on chargeait les camions, mon commandant m'a demandé d'occuper les journalistes pour qu'ils ne s'aperçoivent de rien. Je n'étais pas d'accord. On a rendu des dizaines de milliers d'armes à ceux qu'on venait de désarmer, aux soldats d'un gouvernement déchu !

Nos chefs arguaient que c'était pour les empêcher de se retourner contre nous. La France leur a même versé leur solde ! On a transformé des camps de réfugiés situés juste au-delà de la frontière en bases militaires d'opposants ! Le président Kagamé ne pouvait l'accepter, et cela a provoqué une vague de violences dans tout l'est du Zaïre pendant des années.

Vingt ans après, quelles leçons ont été tirées ?

L'échec de « Turquoise » a fait évoluer les interventions militaires françaises en Afrique. Depuis ce fiasco, nos interventions, au Mali et en Centrafrique, sont « propres » : les ordres sont clairs et rapides, les buts dénués d'ambiguïtés. Ce 20e anniversaire du génocide rwandais doit servir à analyser l'histoire pour qu'elle ne se reproduise pas. Cela suppose d'en finir avec la version officielle tronquée de ce qu'a été l'opération « Turquoise ».

 

 

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Voir aussi :

Couvrir un génocide

Par Annie THOMAS

 

Une journaliste de l’AFP témoigne

Paris (AFP) - 08.04.2014 12:31 :