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Entendu sur RFI

La fantaisie des Dieux - Rwanda 1994, aux éditions Les Arènes.

Patrick de Saint-Exupéry signe avec Hippolyte une BD sur le génocide au Rwanda

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« Qu'est-ce qu'il y avait à raconter ? Il y a des morts partout et ça c'est le propre du génocide. C'est-à-dire qu'on efface tout. Il reste toujours quelques rescapés, bien sûr. Mais d'abord ils sont très peu et puis personne n'a envie de les croire. La question que pose le génocide est celle du silence ».

(Photo: Patrick de Saint-Exupéry © Francesca Mantovani)

La fantaisie des Dieux - Rwanda 1994, aux éditions Les Arènes.

La fantaisie des Dieux - Rwanda 1994

Patrick de Saint-Exupéry: «C’est le propre du génocide qu'on efface tout»

par Sarah Tisseyre

 

http://www.rfi.fr/afrique/20140404-patrick-saint-exupery-genocide-rwanda-1994-on-efface-tout/

 

La Fantaisie des Dieux - Rwanda 1994. C'est le titre d'une bande dessinée qui vient d'être publiée en France, à l'approche des commémorations du 20e anniversaire du génocide rwandais. Le 7 avril marquera la date anniversaire du début des massacres.

Patrick de Saint-Exupéry, journaliste, rédacteur en chef de la revue XXI, signe le scénario de cette BD. En 1994, il couvrait le génocide au Rwanda comme envoyé spécial du Figaro. Vingt ans après, il est retourné sur les lieux du « crime des crimes » en compagnie d'un jeune dessinateur français, Hippolyte, spécialisé dans la BD de reportage. Entretien.

Dans votre bande dessinée, il y a cette question : comment raconter ? « La marque du génocide, ce n’est pas la furie, c’est le silence ».

Patrick de Saint-Exupéry : Cela fait vingt ans que je me pose cette question. Je pense que je me la poserai encore un certain temps. Je suis venu avec un petit groupe de journalistes au Rwanda en mai 1994. Nous avions pris une voiture en Tanzanie et pendant trois jours, nous avons roulé sur les pistes du Rwanda. Il n’y avait rien. Il y avait le bruissement des arbres, il y avait le ciel bleu, il y avait les bruits de la nature et il y avait des morts partout. Qu’est-ce qu’il y avait à raconter ? Ça tenait en trois mots : il y a des morts partout. Et ça, c’est le propre du génocide, c'est-à-dire qu'on efface tout. Il reste toujours quelques rescapés, bien sûr. Mais d'abord ils sont très peu et puis personne n'a envie de les croire. La question que pose le génocide est celle du silence. Alors, comment raconter ? Ceux qui pourraient raconter sont morts, c’est aussi simple que ça.

Vous en parlez notamment dans les premières pages de votre bande dessinée dans laquelle vous revenez sur ce qui s’est passé à Bisesero, ces collines où s’étaient réfugiés des milliers de Tutsis dont la plupart ont été tués. Pourquoi vous concentrez-vous sur cet épisode notamment ?

Je ne sais pas comment dire, mais un génocide est un précipice.Si vous voulez tout raconter, vous ne pouvez que vous perdre. Vous êtes obligé de choisir ce qu’on appelle une goutte d’eau en langage journalistique, la goutte d’eau qui permet de raconter la mer. Et il nous a paru, à Hippolyte et à moi-même, que la meilleure goutte d’eau pour essayer de faire comprendre la réalité de l’évènement incroyable qui s’est produit en 1994, c’était cette histoire de Bisesero.

C’est tout simple à raconter. Nous sommes quelques journalistes qui accompagnent des soldats [de l’opération militaire française, ndlr] Turquoise. Le 27 juin 1994, nous découvrons avec les soldats un groupe de rescapés tutsis qui sont pourchassés depuis des semaines, des mois, et qui sont encore vivants. Ces soldats font leur travail, informent la hiérarchie, l’état-major de Turquoise. Rien ne se passe. Et au bout de trois jours, ces gens-là, tous Tutsis, vont être sauvés par un autre groupe de soldats Turquoise. Mais pourquoi ce groupe de soldats Turquoise va intervenir ? Parce que des soldats vont décider de désobéir aux ordres. Cet épisode-là pose d’évidentes questions du rôle de la France au Rwanda dans le génocide.

Les premières planches de la bande dessinée sont extrêmement claires : l’Élysée entre autres était au courant depuis 1990 de la possibilité d’un génocide. C’est présent dans les télégrammes diplomatiques. Nous en citons un, mais il y en a des dizaines qui sont, au fil du temps de plus en plus précis sur la mécanique qui est mise en œuvre, avec des noms qui sont cités, etc. Et la question est très claire : l’Élysée était au courant, l’état-major de l’armée était au courant, les diplomates étaient au courant, et pourtant tout ce qui a été fait, nous a amenés à accompagner ce génocide. Et c’est présent tout au long de la bande dessinée. Il est essentiel en France de se poser cette question, honnêtement. Or depuis vingt ans, que se passe-t-il ? De très nombreux responsables politiques, militaires ou diplomatiques, se sont efforcés de nier ou de minimiser l’évènement.

Vous avez déjà publié sur ce que vous avez compris de la responsabilité des uns et des autres. Votre livre L’inavouable, la France au Rwanda a fait grand bruit notamment. L’écriture sous format d’une bande dessinée, qu'est-ce que cela apporte ? Vous l’utilisez d’ailleurs beaucoup dans la revue XXI que vous avez créée avec Laurent Beccaria.

La bande dessinée a une force absolument étonnante lorsque c’est bien fait. Elle vous oblige à être à l’os c’est-à-dire que chaque mot est pesé, chaque dessin est pesé. S’il y a un mot en trop, vous l’enlevez parce qu’il faut une économie maximum aussi bien dans les mots que dans le dessin. Cette bande dessinée qui est une bande dessinée reportage est strictement la réalité. Ce sont des mots qui ont été prononcés. Chaque image est exacte. Il n’y a pas une virgule de fiction.

Vingt ans après le génocide, vous êtes donc retourné au Rwanda pour faire cette bande dessinée avec Hippolyte qui lui est un jeune dessinateur. Comment a-t-il réagi quand il a confronté ce qu’il savait du génocide et ce qu’il a pu en percevoir en reportage ?

Hippolyte est un formidable dessinateur. Lorsqu’il parle de son expérience de 1994, il dit à peu près ceci : « J’avais 17 ans. J’ai vu comme tout le monde des images à la télévision. J’ai été choqué et en même temps, je n’ai rien compris ». Je trouvais ça très intéressant d’être sur une confrontation honnête et sincère de deux regards, de ne pas avoir deux personnes qui allaient forcément dire la même chose. Nous avons décidé tous les deux que nous serions chacun présents à l’image. C’est ce qu’on voit dans la bande dessinée : Hippolyte qui plonge tous les soirs dans le lac de Kibuye pour se laver l’esprit de ce qu’il a entendu en rencontrant les gens, en refaisant le chemin, en rentrant dans l’histoire. Vingt ans plus tard, ce dessinateur, qui avait 17 ans en 1994, se pose des questions que beaucoup de gens auraient dû se poser à l’époque et qu’ils n’ont pas été capables de se poser.