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Transmis par Gabriel Chel

 

LA LETTRE DU PÔLE AMÉRIQUE LATINE
Service national de la Mission universelle de l’Église
n° 96 - juin 2013



L’action du frère dominicain Xavier Plassat

 

L’action du frère dominicain Xavier Plassat

Xavier Plassat est intervenu dans le cadre des « Journées CEFAL Pôle Amérique Latine»  de la Conférence des évêques de France, les 25 et 26 avril 2014. Son action rejoint celle de multiples associations qui luttent contre toutes les formes d’esclavage moderne.
Certaines sont intervenues lors de ces journées : le Secours catholique-Caritas France, le CCFD-Terre solidaire, les religieuses dans le réseau RENATE, le Comité contre l’esclavage moderne (CCEM).

Le Brésil prochaine ferme du monde

D’après les économistes, le Brésil pourrait devenir le premier producteur agricole du monde dans les prochaines années.

Cette performance ne doit pas faire oublier les conséquences qui en résultent pour les petits paysans et les paysans sans terre, victimes de l’extension des grandes propriétés. Ils gênent. On les exploite en situation d’esclavage. S’ils se défendent, on les assassine.

L’Église brésilienne a d’ailleurs pris comme thème de la campagne de carême 2014 celui de la traite des êtres humains, c’est-à-dire la « lutte contre toute forme d’esclavage ».

Un acteur de cette lutte contre le travail esclave : le frère dominicain Xavier Plassat

Xavier Plassat, aujourd’hui âgé de 64 ans, a été formé par la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC). En 1968, il est engagé dans l’Action Catholique Universitaire lors de ses études de sciences politiques et de sciences économiques. Il y expérimente que le changement social est partie intégrante de la vie de foi.

Désireux de s’engager au service de l’Évangile, sans pour autant vouloir entrer dans un rôle ecclésial « hiérarchique », il découvre la vie religieuse dans l’ordre des dominicains : ici l’équilibre « action- réflexion-prière », dans un cadre qui allie la démocratie et la liberté, lui convient.

Il devient frère dominicain. Religieux, il décide d’assumer la vie professionnelle en marge du cadre capitaliste habituel. Il travaille dans une entreprise, liée au syndicat CFDT, qui est au service des comités d’entreprise pour leur permettre d’évaluer les comptes des entreprises, et pouvoir mener leur action en connaissance de cause. Pour exercer ce travail, il passe le diplôme d’expert-comptable.

La rencontre avec le frère brésilien Tito de Alencar

Après quinze ans dans ce travail, une rencontre vécue dans une circonstance dramatique va réorienter la vie et le travail de Xavier. Entre mai 1973 et août 1974, il est amené à accompagner un autre frère dominicain d’origine brésilienne, Tito de Alencar, âgé de 27 ans. Entre 1964 et 1985, le Brésil a vécu sous le joug d’une implacable dictature militaire. Les membres de l’Église locale qui ont le courage de continuer à s’engager pour les pauvres vont en payer le prix. Tito est arrêté, sauvagement torturé par un bourreau qui pour réaliser ses basses œuvres poussait la perversion jusqu’à s’habiller en pape (!). Libéré des geôles de son pays en 1970, – en fait échangé – il se réfugie en France. La hantise de ce qu’il a vécu le poursuit et continue à le détruire. Malgré l’attention et l’amitié de Xavier et de ses frères dominicains, Tito ne trouve d’autre parole pour dire son tourment que le délire et le suicide.

En 1983, l’Église du Brésil décide le retour au pays du corps de Tito et l’on demande à Xavier de s’en occuper. Les obsèques de Tito ont lieu dans la cathédrale de Sao Paulo bondée, mais cernée par les blindés.

Xavier connait ainsi le Brésil et son Église vivante et engagée auprès des pauvres. Il y rencontre un autre dominicain français, le frère Henri Burin des Roziers, agent pastoral de la Commission pastorale de la terre (CPT) avocat des posseiros et des sans-terre dans le nord du pays. Il opte pour y revenir à leur service.

Le départ pour le Brésil et la lutte en faveur des petits paysans

Le départ a lieu en 1989. Xavier se met à la disposition de la CPT dans l’État du Tocantins. Créée par la Conférence Nationale des Évêques du Brésil, spécialement par deux évêques : Pedro Casaldaliga et Tomas Balduino, la CPT défend les petits paysans sans terre.

Dans le cadre de cette solidarité, l’Église découvre la situation réelle des travailleurs exploités. Dès 1971, en pleine période de la dictature, Pedro Casaldaliga publie une lettre pastorale intitulée : « Une Église d’Amazonie en conflit avec la grande propriété » dans laquelle il décrit le schéma qui reste encore aujourd’hui comme le modèle moderne du travail esclave, réalité que l’État brésilien lui n’acceptera de reconnaître qu’en 1995 :
_ On recrute des travailleurs dans les régions pauvres en leur faisant de belles promesses.
_ On leur avance de l’argent pour la famille qu’ils vont laisser sur place.
_ On les emmène en bus, en camion ou en avion jusqu’à la forêt amazonienne pour déboiser dans des lieux distants dont ils ne connaissent pas la localisation.
_ Ils travaillent et ils survivent dans des conditions déplorables. Il leur faut se procurer outils et aliments dans la boutique du propriétaire à des prix prohibitifs.
_ Finalement ils découvrent qu’ils sont maintenant endettés à un point tel qu’il leur faudra continuer à travailler sans relâche pour tenter de rembourser leur dette. Or cette dette est toujours supérieure au salaire promis mais jamais réglé.
_ S’ils veulent s’échapper, on les menace ou on les tue : le piège se referme.

La lutte de l’Église

Grâce à la CPT, l’Église possède dans tout le pays un outil de travail libérateur. La CPT intègre la mobilisation de la société civile du Brésil. C’est un fer de lance de cette action qui consiste à :
_ aider les victimes en mettant à leur service tous les instruments légaux disponibles ;
_ dénoncer et mettre en jugement les criminels qui bénéficient de la tolérance des puissants ;
_ révéler le fonctionnement du traquenard de l’esclavage moderne et en éradiquer les racines : impunité, appât du gain et grande pauvreté ;
_ alerter la société par des campagnes d’information, comme celle récente de ce carême 2014 ;
_ contribuer à l’élaboration de politiques innovatrices avec le concours des pouvoirs publics et des organismes internationaux comme le Bureau international du travail (BIT).

Résultats (toujours à reprendre)

Depuis 1995, date à laquelle l’État brésilien a pris les premières mesures de combat, près de 50 000 personnes ont été libérées, avec un rythme de 2 500 par an, au cours de ces dernières années.
Le mot d’ordre de la campagne nationale de la CPT, mise en place dès 1997, est toujours d’actualité : « Ouvre l’œil pour que personne ne devienne esclave ».

Il reste encore beaucoup à faire. Et si au début les situations de travail esclave étaient concentrées dans les zones rurales, on remarque aujourd’hui qu’elles existent aussi en secteur urbain, par exemple sur les chantiers de construction ou dans la confection.

Motivation de l’Église

Ce qui motive l’Église, clairement encouragée aujourd’hui par le pape François, lui-même déjà très engagé à ce niveau quand il était évêque de Buenos Aires, c’est l’imprescriptible dignité de la personne humaine. Si nous sommes fils de Dieu, il nous est impossible de tolérer que nos frères soient traités comme des marchandises ou des choses. Toute forme d’esclavage est une négation de notre filiation et la négation de Dieu lui-même.


BERTRAND JÉGOUZO

Pôle Amérique Latine

L’action du frère dominicain Xavier Plassat
L’action du frère dominicain Xavier Plassat