De la part de
Dr Georges Yoram FEDERMANN
5 rue du Haut Barr
67000 Strasbourg
Strasbourg, le 17 octobre 2005.
Certificat médical.
Je soussigné,Dr G-Y FEDERMANN, atteste avoir examiné Mr L. ,âgé de 24 ans,d’origine Algérienne,dans le cadre de l’ article L 313-11 11° du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, à la demande de la Direction de la Population et de l’ Accueil.
Sa demande a été déposée le x Brumaire de l’An 210.
J’ai décrit dans mes 2 précédents certificats joints ( 2003 et 2004) la gravité du tableau clinique : syndrome anxio phobique et dépressif profond et invalidant consécutif à des troubles post-traumatiques .
Il faut lire avec attention et intégralement l’examen psychologique récent de 2003 ( il y a à peine deux ans) pour mesurer l’importance de l’ aliénation psychique qui enferme notre patient dans une sorte de prison mentale dont il ne peut s’extraire , que de manière éphémère , qu’en remplissant son devoir quotidien de citoyen de résidence scrupuleux,honnête et aspirant tout simplement à un peu de paix et de répit
Il s’interdit de croire que l’absence de menace vitale depuis son arrivée en France puisse correspondre à la reconnaissance d’une liberté retrouvée.
En effet, il est toujours victime passive du retour imprévisible du retour du refoulé tragique sous la forme de réminiscences qui se traduisent par des visions d’ horreur et de cauchemars au caractère sidératif et obsédant qui lui rappelle sa situation de victime perpétuelle à qui le bonheur simple est interdit ,comme si il devait expier une faute qu’il n’a pas commise .
Il se demande parfois en quoi il est « coupable » pour continuer à souffrir autant.
Les conclusions de l’examen psychologique doivent continuer à nous inspirer une extrême attention dans les soins octroyés ainsi qu’une grande prudence afin de ne pas menacer l’équilibre fragile obtenu.
« Les investigations projectives témoignent d’un champ psychique intégralement habité et hanté par des visions d’horreur et de cauchemar, à ce jour totalement inaccessible à toute forme de symbolisation, sclérosant tout travail d’élaboration psychique et figeant l’ histoire du patient autour du traumatisme.
Ce dernier a radicalement ébranlé et sans doute détruit toute la dynamique antérieure de la personnalité (d’où la nécessité absolue de prendre du temps pour la poursuite des soins et d’en accorder au patient) , tous les repères anciennement échafaudés et élaborés au sein des relations familiales,affectives et sociales (d’où l’extrême prudence de Mr L dans ses relations à la femme), réduisant à néant la quintessence de ce qui constituait l’être profond du sujet et empêchant également pour le moment tout travail de reconstruction. D’ où sans doute les pulsions suicidaires. ( Plus rares actuellement mais toujours à fleur de conscience) ».
L’octroi de l’ exonération du ticket modérateur a été accordée jusqu’en 2008 par Mme Le Dr R..
La poursuite des soins complexes ne peut se faire qu’à Strasbourg et ce sur plusieurs années.
Ils consistent en une psychothérapie prudente et attentive qui ne doit pas réveiller trop brutalement les réminiscences innommables .
Je prescris aussi toujours …
L’interruption des soins entraînerait des conséquences d’une gravité exceptionnelle à type de décompensation dépressive gravissime avec risque suicidaire ou de décompensation délirante sur le mode de la persécution .
Dr G-Y FEDERMANN
Commentaires:
Puis-je vous inviter à examiner le contenu de ce certificat médical ?
Il témoigne du vécu quotidien d’un nombre important de nos « protégés ».
Usagers que nous avons rencontrés à la Permanence d’ Accueil pendant 7 ans ou la Permanence du MRAP courant 2005- 2006.
Peut-on s’identifier moins mal grâce à ce type d’observations à l’épreuve que représente la gestion du quotidien ,tout simplement?
Peut-on imaginer que ces souffrances puissent se cacher derrière des masques de conformisme pour donner le change et faire bonne figure?
Les relations sociales,affectives,les sommeil, la recherche d’un emploi, la méfiance, le doute par rapport aux autres mais surtout par rapport à soi-même: tout cela est invalidé et perturbé.
Peut-on imaginer:
Les lueurs d’espoir fondées sur l’obtention d’un titre de séjour?
L’engagement dans la vie active pour recouvrer autonomie et dignité?
L’impossibilité pour « les traumatisés » d’un retour durable au pays d’origine où a eu lieu l’agression psychique?
Le besoin de toucher et d’embrasser ,néanmoins, un parent , une mère au cours d’un séjour de quelques jours ou semaines ,au pays,dès que possible, mais avec la garantie que l’on pourra revenir en France?
(Le premier retour se faisant souvent après des années d’exil)
(Comment trouvent-ils les forces pour endurer tout cela?)
La précarité des emplois dans le bâtiment, l’hôtellerie,la sécurité?
Qui pourra se targuer d’avoir décroché un CDI?
Qui pourra se targuer d’avoir noué des liens affectifs stables?
L’ insécurité psychique et véritablement la compagne de route(cabossée) de ces usagers.
Dans ces conditions , ne sommes-nous pas d’une certaine manière « bourreaux » , nous qui ne pourrions nous identifier à la fièvre et à la terreur qui les gagnent au moment d’un renouvellement annuel de titre de séjour?(je ne parle pas d’une invitation à quitter le territoire ou d’un ARF)
Surtout avec les nouvelles dispositions administratives qui ne font plus confiance à l’attestation du médecin traitant et qui imposent à l’usager de solliciter un RDV chez un des rares médecins (psychiatres -pour parles de ce que je connais mieux) agrées qui se retrouvent à quelques uns(10) à devoir examiner ,annuellement plusieurs centaines de demandes.
L’engorgement est tel dans les cabinets médicaux ,à la DDASS et à la préfecture que les délais d’accueil croissent suscitant, l’incompréhension des usagers et la majoration de leurs troubles psychiques ,décrits plus hauts, avec toutes les répercussions que l’on imagine même pas,estimant peut -être rapidement ,que la précarisation leur va plutôt bien et qu’ils sont familiarisés avec les souffrances psychiques qui s ‘apparentent à des tortures.
Pourquoi, en effet, ce type de résidents aspirerait-il à trouver trop vite la sécurité et la dignité chez nous alors que nous avons tant de priorités politiques qui intéressent les autochtones?
Quelques embûches et obstacles ne seront qu’un remémoration d’expériences dont il ont l’habitude.
Cela ne les dépaysera pas trop!
Imagine-t-on ce que représente l’attente d’une réponse pour eux,aujourd’hui?
Je vous rappelle que pour un patient en situation régulière, le délai d’attente pour un RDV chez un psychiatre libéral peut varier aujourd’hui entre 2 à 4 mois?
Comment les 10 psychiatres agrées gèrent-ils les 100 aines de demandes?
Organisent-ils une matinée de consultations consacrée aux étrangers?
Ou les intègrent-ils au tout venant?
Quel délai d’attente leur propose-t-ils sachant que la préfecture demande , notamment dans le cadre de recours gracieux,des éléments médicaux nouveaux ,sous quinzaine?
Quels montants d’honoraires sont-ils s réclamés sachant que ce type de travail technique n’est pas pris en charge par la CPAM?
Le Dr Debionne avait suggéré d’appliquer le tact et la mesure en ne dépassant pas l’équivalent de 2 CNPYS soient 68,6 E pour une charge de travail qui dépasse largement cette reconnaissance.
On a vu un médecin agréé demander entre 80 et 100 E pour quelques minutes d’examen, la rédaction du certificat et l’attente du résultat rarement communiqué à l’intéressé obligé d’attendre la réponse de la Préfecture.
Que représente 100 E pour ce type de résident qui ne touche pas d’allocation ?
Aujourd’hui, la DDASS met 3 à 4 mois à examiner un dossier médical .
Ce qui permet à la préfecture de produire 1,2 voire trois récépissés provisoires et propulse l’usager quasiment à la demande de renouvellement annuelle suivante au moment où il touche son titre de séjour !
Cela n’allant pas sans précarisation au niveau de certains contrats d’emplois subordonnés à la production d’un titre de séjour et non pas nécessairement d’un récépissé!
De même pour les allocations logement ou le versement des Assedic …
Reconnaissons que les demandes médicales ont crû de manière massive entre 2000 (50) et 2005 (1500)
À effectif constant de fonctionnaires à la préfecture,de médecins inspecteurs et de secrétaires à la DDASS et de médecins agréés.
Est-ce une raison pour que ce soient les usagers qui en paient le prix fort?
Pourquoi les pouvoirs publics n’ont-ils pas adapté leur capacité d’accueil à l’augmentation de la demande?
Pourquoi l’ensemble des psychiat res libéraux de Strasbourg n’a-t-il pas demandé à figurer sur la liste des médecins agréés?
Une partie de la réponse réside dans le fait qu’il s’agit là d’une population précarisée ,fragile, non représentée politiquement ,dont l’accueil et l’accompagnement demandent plus de travail et plus d’implications, touchent plus aussi (les situations pratiques sont souvent horribles)et « rapportent » moins.
Voyez le montant de l’aide juridictionnelle chez les avocats qui doit s’élever (si on ose dire) à 200 E pour l’ensemble d’un dossier souvent complexe .
Une partie de la réponse dans le fait que ces gens-là savent souffrir en silence.
Notre responsabilité n’en est-elle pas pour autant engagée?
Ou ne savons-nous nous apitoyer que sur la souffrance des enfants? (Voir la mobilisation -précieuse au demeurant de RESF)
A ce moment là il s’agira de fixer l’âge de la majorité pour être replonger dans les affres de l’effet de l’indifférence.
Protégé jusqu’à 8 ans,12, 16 ou 18?
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