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  6 avril 2006

 

 

 
 
Il y a quelques mois, Jacques Gaillot signait Carnets de route : de sa plume inimitable, jamais trempée dans l’amertume, mais nourrie de la moelle de l’Évangile, il nous invitait à partager avec lui les joies, les étonnements, les tristesses que, depuis dix ans, il ressent au contact des femmes et des hommes de ce temps, dans leur diversité et le charisme de chacun, les plus démunis, les plus désespérés étant ses interlocuteurs privilégiés. Du Larzac à Lisbonne, de Naples à Madagascar, de Ramallah au Palais de Chaillot, du festival de Montguyon à la vallée d’Aspe, des évêques transis aux « sans » dépouillés, du silence de la pauvreté extrême à celui qui accompagne la prière la plus intime et la plus forte, nous l’accompagnons comme nous l’avons toujours fait, avec, au cœur, une admiration que l’épreuve, dans sa durée inadmissible, n’a fait que renforcer.
 
En essayant de mettre mes pas dans ses pas, je me convainquais que Jacques possède une vertu, un charisme qu’on rencontre rarement dans un monde, dans une Église où règnent les idées gelées, les scléroses, les paresses, au service d’une pensée unique, d’une uniformité qui est la caricature grimaçante de l’unité. Je veux dire que Jacques est essentiellement, existentiellement, un PASSEUR.
 
Un passeur de rivières, de frontières, de fondrières. Sa marche, en des lieux insolites, infréquentés ou dangereux, n’est pas celle d’un géant, d’un saint Christophe portant le petit Jésus sur ses épaules : c’est la marche humble mais assurée d’un homme frêle mais d’une armature solide, qui, naturellement, trouve les gestes, les mots qu’il faut pour soutenir dans leur marche incertaine les infirmes, les éclopés, ceux qui n’ont aucune assurance, ceux dont le pied cède aux obstacles et aux traquenards… J’en suis toujours à me demander comment Rome, toujours si prompte à offrir des exemples – souvent tirés d’un passé révolu – à imiter, a pu ignorer, ou feindre d’ignorer, l’exemple permanent, si fort, de celui qu’elle a fait évêque de Partenia, cette petite sœur africaine d’Évreux …
 
Passeur, Jacques est aussi un « passe-muraille », comme le héros de Marcel Aymé. Ce type de personnage – rare, rarissime même – possède la faculté de pouvoir aller d’une pièce à l’autre sans avoir à pousser la porte : simplement en passant à travers la cloison, le mur, la muraille. Alors que les représentants patentés de l’Église reçoivent en des lieux réservés¸ généralement aseptisés pour conjurer les miasmes « hérétiques » – églises, sacristies, presbytères, salles paroissiales…–, Jacques, en dehors de sa petite chambre de la rue Lhomond, ne dispose d’aucune salle de réception, d’aucune antichambre. Négligeant les longs couloirs de l’attente et de l’angoisse, passant à travers les murailles les plus épaisses, il se trouve tout de suite de plain-pied avec celle, celui qui, vivant dans la solitude, le froid de la rue, la promiscuité, la précarité, la peur, la faim du corps et du cœur… se désespère de voir surgir à ses côtés un homme capable de s’échapper du monde tranquille et nanti, pour se faire son compagnon… Contrairement à la plupart d’entre nous, Jacques ne dispose pas d’un de ces trousseaux de clé que nous enserrons précautionneusement dans nos poches. Jésus Christ non plus n’en avait pas : ce qui lui permettait d’être partout chez lui, c’est-à-dire chez les autres.
 
Et voici que j’ai la joie de présenter un autre Carnet de route, qui, tout en étant parallèle à celui de Jacques, est planté d’antennes qui mettent ses auteurs en perpétuelle communication avec ce dernier. Il s’agit d’une suite de témoignages provenant de gens de tous horizons qui, durant les dix ans qui ont suivi l’inique révocation de notre évêque d’Évreux, l’ont suivi de loin ou de près, au long de routes ou de chemins de traverse raccordés à la route de Jacques.
S’expriment ici, en des termes dont la teneur et le ton ne se sont pas affaiblis depuis l’épreuve de janvier 1995 : des chrétiens et des chrétiennes toujours engagés dans une Église qu’ils secouent périodiquement ; des prêtres toujours en attente d’un Vatican II réellement vécu ou des « prêtres ans domicile fixe », marginalisés comme le sont tous ceux qui ne parlent pas la langue unique et canoniquement reconnue ; des étrangers qui disent avec quelle force le message de Jacques Gaillot a franchi les frontières ; des exclus de toutes sortes – prisonniers, homosexuels, sidaïques, chômeurs… – que Jacques Gaillot a retenus au bord de l’abîme ; des croyants et des peu-croyants qu’une retraite spirituelle animée par Jacques a bouleversés pour toujours ; des couples qui, pour reprendre l’expression de l’un d’entre eux, ont découvert, grâce à Jacques, « un christianisme d’une autre planète » ; des militants, hommes et femmes, qui, tentés, après les événements de 1995, de quitter l’Église, lui sont restés attachés, à l’imitation de Jacques ; des utopistes qui ont rêvé que Jacques était élu pape, ou que le pape actuel, se débarrassant de ses oripeaux sacrés, retrouve les petits chemins de Galilée…
 
La tonalité générale de ces textes – qui ne sont jamais inintéressants, rarement médiocres – est nettement plus « espérante » qu’en 1995. Alors, l’espérance d’une rénovation existentielle de l’Église-institution, était très souvent submergée, détrempée par une colère, une amertume qui s’exprima en mille cris, pétitions, déclarations, lettres… Aujourd’hui, si la grande majorité de celles et ceux qui s’expriment dans le présent ouvrage demeure très marquée par la révocation de Jacques, si le souhait dominant reste la véritable reconnaissance de Jacques comme évêque à part entière, si, comme il y a dix ans, l’Église qui est préconisée, celle de demain, est vue comme un large fleuve débordant de ses rives et non comme un sage et étroit canal, l’espérance éclate.
 
Je crois qu’il faut attribuer cette mutation à deux causes, d’ailleurs concomitantes. La première est liée à l’étonnante pérennité du comportement extérieur et intérieur de Jacques Gaillot. Le connaissant depuis trente ans, je le trouve semblable à ce qu’il a toujours été : rue Lhomond comme chez n’importe qui, il reste l’homme disponible, écoutant, humble, ennemi de tout concept stérile et de tout faste artificiel. Et puis, sa vie spirituelle – à laquelle les médias font rarement allusion – demeure active parce qu’elle est constamment réactivée, par l’engagement au service des autres, certes, mais aussi par la familiarité avec la Bible et l’Évangile. D’autres, dans les mêmes circonstances, se seraient « défaits » : Jacques est resté « notre Jacques », « tel qu’en lui-même l’Éternité le change ». Et nous en remercions le Ciel.
Et il y a une autre pérennité, plus surprenante : celle de notre association Partenia. Ayant été l’un de ses fondateurs, je sais quels obstacles, de toute nature, elle a dû franchir depuis dix ans. Extrêmement fragilisée, au cours de ses premières années, par le lourd silence hostile des gens d’Église et par le découragement manifeste de quelques-uns de ses promoteurs, Partenia a trouvé dans l’épreuve, et dans le compagnonnage roboratif de Jacques Gaillot, la force de durer, pour le grand bénéfice de ses membres. Au point que, aujourd’hui, elle fait preuve d’une solidité qui lui a été longtemps refusée et d’une audience dont ont récemment témoigné les cinq cents personnes réunies à Paris à l’occasion du dixième anniversaire de la révocation de Jacques. Partenia est devenue une « force tranquille » : l’Église officielle qui, en 1996, avait parié sur sa prompte disparition, sait qu’elle doit compter avec elle. 
                                                             
Pierre Pierrard
 
 
  

Intervention de Pierre, le 15 janvier 200

 à la Bourse du Travail, lors de la fête des 10 ans de Partenia

 

 

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