Partenia 2000, qui a pour objectif de lutter contre l’ exclusion, que ce soit dans la société ou dans l’Eglise, ne peut que se sentir solidaire de nos frères
madrilènes.
Gérard Warenghem
Transmis par Hubert Tournes
DECLARATION DE LA PAROISSE DE S. CARLOS BORROMEO
Madrid
Devant la situation de désarroi créée en ces derniers mois et comme nous continuons à ne pas comprendre la nécessité de fermer notre paroisse, nous offrons à l'Eglise et à tous
ceux qui nous ont soutenus dans cette période, une vision de ce que nous avons expérimenté et sommes en train de vivre et du chemin que nous allons continuer à parcourir, en communion et en
dialogue avec l'Eglise, dont la richesse naît de l'unité dans la diversité, puisque le message de l'Evangile est une offre faite à tous les êtres humains sans distinction de race, de credo, de
culture ou de sexe.
Au début des années 80 commencèrent à arriver des gamins dans quelques paroisses de nos quartiers, demandant de l'aide pour leurs problèmes de dépendance à la drogue,
essentiellement mais derrière lesquels il y en avait bien d'autres. Beaucoup étaient à la rue et commettaient des délits plus ou moins graves. Surgirent des peurs chez quelques paroissiens et
les prêtres, ce qui suscita un débat sur la question de savoir si dans la paroisse on pouvait venir en aide à des jeunes ayant ce type de problèmes. C'est dans ces circonstances que se lança
l'expérience à San Carlos Borromeo en 1981 avec le soutien de l'évêque Alberto Iniesta, le Cardinal archevêque de Madrid étant Enrique Tarancón, la paroisse se consacrant préférentiellement
à la marginalisation. En 1986 elle cessa d'être territoriale, à l'initiative de l'évêque García Gasco, le cardinal de Madrid étant Angel Suquia.
Les enfants et les mères
Depuis le début accouraient affluaient à la paroisse de nombreux jeunes et leur famille, demandant de l'aide pour sortir de leur situation. Les mères ne comprenaient pas ce
qui arrivaient à leurs fils hijos, parlaient de mauvaises fréquentations et se sentaient stigmatisées par les parents et les voisins. Elles ne savaient pas
non plus répondre aux problèmes de leurs enfants. Nous commençames à tenir des réunions avec elles et quelques pères. Bientôt elles commcèrent à vivre la mort de leurs rejetons, les descentes
violentes de la police dans leurs maisons, les tortures de leurs enfants dans les commissariats et dans les prisons, y compris quelque morts dans ces centres. La paroisse se convertissait en un
lieu de douleur que partageaient les paroissiens qui se consacraient aux diverses activités paroissiales. En peu d'années ils décidèrent que leur vie n'avait pas de sens sans la lutte pour
leurs enfants et commencèrent à se rendre en groupes dans les commissariats, dans les tribunaux et les prisons, dénonçant tout ce dont ils avaient connaissance, entre autres, les escroqueries
de la part de certains avocats et officiers de justice, les menaces, la corruption et la connivence policières en matière de narcotrafic. En plus de cela ils s'occupaient des
enfants hijos d'autres mères et les réconfortaient.
Les garçons affluèrent de toutes parts avec leurs carences affectives, au début c'étaient les fils des familles les plus pauvres et les plus délaissés socialement et humainement.
Ils ont pour la plupart connu l'abandon et l'échec scolaire, la rue a été leur espace vital, ils sont passés par des centres ou prisons pour mineurs, ils connaissent les mauvais traitements et
les tortures, la stigmatisation comme des maux sans solution, avec les peurs et l'insécurité. Nos maisons se sont ouvertes à eux, nous avons cherché du travail et créé de l'autoemploi. Ils
étaient une table rase quant à l'éthique et au religieux parce qu'ils ne connaissaient pas l'affection. A travers l'accueil, l'appui inconditionnel et leur défense en tant de choses, naquit la
tendresse et avec elle la sécurité, la capacité d'estime de soi et, finalement, le sens éthique, le désir de ne pas faire de mal et de répondre à ce qu'on faisait avec eux
Parcours de foi
Logiquement ce furent les funérailles de tant de garçons qui faisaient courir « les collègues » et amis à une célébration autour de la table de Jésus et de sa bonne
nouvelle. Leur premier contact était de la découvrir comme la table des exclus, des rejetés, des pauvres. Jésus les invitait, nous invitait à découvrir la Bonne nouvelle, le royaume de l'amour
et de la justice. Je peux communier?, demandait l'un d'eux. Le curé dit que Jésus nous invite, lui répondait un autre. Le thème central était la résurrection:
Aucun pouvoir ne peut nous détruire si nous vivons la bonne nouvelle de Jésus, l'amour et la solidarité ou communion, proclamait-on et nous adaptions le langage de la liturgie à leur
capacité de compréhension. Un jour un garçon questionnait un des prêtres sur la résurrection. Le prêtre tentait de lui expliquer et le garçon répondit: Je ne vous comprends pas, mais quand
tu meurs, je te prends la main et , où tu vas, je vais. Peu après nous rappelions, dans une eucharistie, la demande du bon larron à Jésus sur la croix: Souviens-toi de moi quand
tu seras dans ton royaume. Ensemble nous découvrons la foi comme le moteur de nos vies. Les jeunes enfants et les mères ont vite compris les gestes libérateurs de Jésus de guérison et
d'expulsion des démons: ta foi t'a guéri. Entendons que notre foi réussit à nous faire sortir de situations d'impuissance et nous fait vaincre nos peurs: pourquoi avez-vour peur,
hommes de peu de foi?
Initialement nous avons tenté d'explorer le Jésus historique pour découvrir en qui nous croyons. Ils se sont identifiés avec le Jésus qui apporte la Bonne nouvelle aux pauvres
et, peu à peu, ont retrouvé la capacité d'estime de soi et l'aide aux autres.
Ils sont même arrivés à l'intuition de la résurrection, non d'une manière conceptuelle mais comme le cri que nul pouvoir ne peut détruire notre vie humaine et spirituelle. La vie
personnelle et la foi se sont intégrées d'une manière progressive dans un lent parcours.
Les autres
Dès le début ont afflué des gens de partout, en plus des gens du quartier, des professionnels de divers domaines dans une intention de collaboration, avocats, psychologues,
juges, procureurs, entrepreneurs, médecins, étudiants éducateurs et travailleurs sociaux, etc. L'expression est devenue habituelle: nous venons aider et ce sont les enfants et les
mères qui donnent sens à nos vies . Et quelques uns sont restés vivre parmi nous ou prennent des garçons chez eux, jusqu'à un magistrat qui, au lieu de juger un enfant l'a pris avec sa
famille.
Vinrent aussi, à leur heure les insoumis et leurs mères, qui s'organisèrent comme celles des gamins de la rue, puis les “okupas”[jeunes qui occupent
des locaux vides pour protester contre des injustices, le gouvernement,etc.] qui allèrent jusqu'à demander que leurs parents puissent venir à l'eucharistie. Les gitans venaient plus
individuellement, mais nous accueillîmes quarante-deux membres de quatre familles qu'on avait jetées à la rue et ils furent logés deux mois et demi dans la paroisse à la fin de 1998 jusqu'à ce
que, par la lutte de tous, nous ayons obtenu qu'on leur donne un logement dans un quartier gitan. Dès ce moment beaucoup se sont incorporés à la vie commune de la paroisse.
Au commencement de 2001 arrivèrent soixante émigrants qui sont restés environ sept mois dans la paroisse dormant sur des matelas installés à même le sol. Ils réclamaient leurs
papiers mais ils n'avaient pas d'endroit où aller. En cette période nous cherchions des logements et du travail, beaucoup restant dans nos maisons, surtout les Marocains. Ils partagent nos
célébrations, récitent avec nous et, quand ils sont en nombre les musulmans lisent le Coran, que nous traduisons, nous unissant aussi à leur prière, nous sentant fils du même Père.
En conséquence nous nous réunissons, depuis des années, gens de toute condition sociale, des classes les plus élevées aux plus basses, nous fréquentons les maisons les uns des
autres et le partage s'est fait réalité et de là a surgi aussi la fête commune dans la paroisse qui fait surmonter tant de souffrance.
La célébration de la Foi
C'est la conséquence de ce que nous vivons ensemble, de la conjonction entre notre vie, notre lutte et notre foi, partageant maison, travail, repas, situations difficiles et la
multiplication de ce que nous recevons gratuitement. Nous célébrons les Cènes du Seigneur de la manière la plus simple possible pour que la liturgie soit intelligible à tous, nous rappelant la
phrase de Saint Augustin: fortiter in re, suaviter in modo. Appliquée à la liturgie: très simple dans la forme, pour que le contenu pénètre.
Avec la foi et la résurrection nous célébrons le pardon et cela aussi est un lent parcours. Le
pardon entre gamins, quelques uns très violents, notre pardon à eux, qui nous ont joué beaucoup de mauvais tours, le pardon d'eux à nous pour nos récriminations et tant de manque
de patience et de compréhension. Le pardon -aux policiers, ennemis naturels, surtout ceux qui ont torturé et tué des gamins, le pardon aux fonctionnaires des prisons ou à tel
juge- a été difficile. Mais aujourd'hui ils comprennent et nous comprenons, grâce à la proximité de beaucoup d'entre eux, la différence qui existe entre le statut social et la
personne. Nous avons compris que nous accueillir et nous aider est ce qui nous donne la possibilité de changer les uns et les autres de conduite.
Conclusions
Le parcours de notre paroisse a consolidé une assemblée, une communauté incarnée dans le monde de l'exclusion comme lieu social, non géographique. Quelque parcours que doive
faire dans l'avenir cette communauté paroissiale, les relations humaines fraternelles, solidaires et justes dont elle est faite doivent être respectées.
a) Nous sommes une paroisse qui vit et célèbre la foi. Nous avons trouvé dans communauté paroissiale la chance de vivre notre lien comme croyants ouverts à la situation présente
et accueillis par la réalité de la marginalisation.
b) Nous découvrons comment le lieu social de l'exclusion est l'espace vital des préférés de Jésus. Le monde de l'exclusion sociale, qui nous appelle et nous convoque accueille
notre engagement vital pour nous donner la chance de faire réalité ce qu'annonce Jésus dans le Jugement dernier: j'avais faim et vous m'avez donné à manger, j'avais soif et vous m'avez
donné à boire…(Mt 25, 31-46).
c) Découvrir la foi de la main des pauvres nous a fait entendre que l'annonce de la Bonne nouvelle est une Parole offerte à toutes les personnes, à partir du lieu des derniers,
qu'il faut incarner en “annoncer la liberté aux captifs et aux aveugles qu'ils verrons, libérer les opprimés et annoncer l'amnistie de la part de Dieu” (Luc 4,
16-21)
d) C'est la tâche primordiale, à partir de la communion ecclésiale, prendre soin des membres les plus faibles, pour la raison importante que Jésus fait passer la loi après l'être
humain et la foi.
e) Le lieu social de ceux qui vivent dans la pauvreté: toxicomanes, immigrants, détenus, malades du Sida, prostituées, familles sans ressources, femmes maltraitées, personnes
homosexuelles, mineurs, familles séparées… nous a amenés à célébrer la foi à partir d'expressions intelligibles et signifiantes, qui nous aident à nous reconnaître dans la communion de
ceux qui se sentent disciples du Dieu de Jésus.
f) Vivre la foi dans l'Eglise, à partir de cette passion esperanzada que nous provoque l'évangile de Jésus, nous a lié à des personnes de tout type et de toute condition.
Partager la table de Jésus a été nous y asseoir, croyants et non-croyants; athées et sceptiques; riches et pauvres… tous ceux avec qui nous ne partagions même pas initialement la foi au Dieu de
Jésus. Oui, nous partageons la foi en l'être humain nu, vécue dans le style de Jésus (Mc 7, 24-30).
g) Il est impératif de ne pas reprendre au monde des pauvres une paroisse qui, déjà de fait, vit comme point de référence et maison où demeurer. Les exclus ont droit à
avoir leur paroisse. Maintenir la communauté paroissiale, point de référence indispensable pour beaucoup de ses membres au quotidien et dans la foi, qui ne peut en aucune façon être
remplacée.
Entrevías (Vallecas, Madrid), juillet 2007 traduction HT
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Sébastien Bourdon (1616-1671)
Saint Charles Borromée secourant les pestiférés
Huile sur toile - 38 x 47,5 cm
Collection particulière
Photo : Blondeau-Breton
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