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Equipe des Prêtres-ouvrier de Caen                                                        
Avril 2006 (RAPPEL)
En 2006, la réflexion portait sur :
 
NOS PRATIQUES CHRETIENNES
 
Pourquoi en parlons-nous ?
 
Il nous faut rappeler que le point de départ de nos recherches était et reste de comprendre le processus de sécularisation dans lequel nous vivons et d’essayer de voir le plus clairement possible ce qu’il bouscule et transforme de la foi qui nous anime.
 
Le fruit de sept années de réflexion et de débats nous a amenés à un premier document de base fait en avril 2003 au niveau PO Basse-Normandie et qui s’intitule : "la sécularisation nous bouscule et nous transforme ".
 
Il est la référence, et tous les autres documents qui ont suivi et suivront encore en sont la conséquence. Ils explicitent les changements qui s’opèrent, changements dans la compréhension du SALUT (texte "acteurs pour la réussite de l’humanité " en mai 2004), changements dans le contenu de la foi chrétienne (texte « le contenu de la foi chrétienne " de mai 2005).
 
Ici nous abordons les changements qui s’opèrent dans nos pratiques chrétiennes.
 
 
UNE CONVICTION NOUS GUIDE
 
En conclusion des deux premiers documents nous avons martelé une phrase tirée du livre de Joseph MOINGT "l’homme qui venait de Dieu " : elle va encore nous guider ici. La voici  :
" Jésus n’a pas cessé d’enseigner la justice et l ‘amour qui sont dus au prochain; pour montrer le prix que Dieu y attache , il en a fait une voie de salut capable de suppléer même à la connaissance de Dieu, alors que les actes de religion sont impuissants à compenser nos manquements et nos dettes envers autrui".
 
Autrement dit, être chrétien c’est chercher dans le concret de la vie quotidienne à être le plus humain possible, à devenir radicalement humain, et ce ne sont pas les pratiques religieuses qui sont essentielles.
 
Cette conviction nous donne la trame de ce nouveau texte qui va comporter une partie, que nous considérons comme fondamentale, que nous intitulons " La justice et l’amour, qui sont dus au prochain et que nous vivons en classe ouvrière, sont au cœur de nos pratiques chrétiennes ", et une autre partie, que nous considérons comme seconde, que nous intitulons : " Nos actes " cultuels ", célébrations de nos pratiques chrétiennes ".
 
 
CLARIFICATION DU MOT "PRATIQUES "
 
Dans les médias, en règle générale, les pratiques chrétiennes sont considérées sous l’angle cultuel (pratique plus ou moins régulière à la messe du dimanche, prières par exemple…) C’est ce qu’ils mettent sous le terme " pratiquant ". C’est vrai pour le christianisme comme pour les autres religions. Les médias se limitent quasiment aux seuls actes cultuels des religions.
 
Pour nous, et vous l’avez compris en lisant le paragraphe précédent, il n’en va pas de même. Les pratiques chrétiennes en fidélité au message évangélique sont les actes que nous posons pour faire réussir l’humanité alors que nous considérons les actes " cultuels " comme lieux de célébration de la rencontre de l’Esprit de Dieu dans la vie.
 
 
1-) La justice et l’amour, qui sont dus au prochain et que nous vivons en classe ouvrière, sont au cœur de nos pratiques chrétiennes.
 
Mais comme ces pratiques-là n’apparaissent pas d’emblée spécifiquement chrétiennes, alors nous hésitons à en parler comme pratiques chrétiennes, pourtant c’est bien là que nos vies " profanes " sont mises en relation avec le projet de Dieu.
C’est Etty Hillesum qui écrivait : " L’amour du prochain, c’est comme une prière élémentaire qui vous aide à vivre ".
 
1-1-) Participer à faire réussir l’humanité, c’est l’objectif de nos pratiques chrétiennes.
 
A notre petit niveau, nous essayons d’œuvrer à humaniser l’humanité. C’est le chanteur Renaud qui dit : " Je ne sais pas si je suis un bon coco ou un bon chrétien, j'essaie d'être un bon humain. " Eh bien ! justement, pour nous, être tout simplement chrétien, c’est chercher à " devenir radicalement homme ", comme le disait Bonhoeffer, et inviter les autres à le devenir aussi.
 
Ce sont ces pratiques apparemment toute humaine qui œuvrent au Royaume dont Jésus ne cessait de parler.
Elles entrent dans la logique de l’histoire du salut. (voir notre texte sur le salut) " Il faut penser la révélation biblique comme une histoire qui continue, histoire dans laquelle nous sommes impliqués, et qui n’est pas la " redécouverte " d’un noyau doctrinal donné une fois pour toutes et toujours le même. La révélation ne se révèle pas une vérité-objet : elle parle d’un salut en cours. " (Vattimo)
 
En participant à faire réussir l’humanité, nous aidons à faire réussir Dieu. Si le christianisme permet cette réussite, il n’aura plus de raison d’être. Il y a encore du chemin à faire avant d’en arriver là…
 
 
1-2-) Nos pratiques chrétiennes se passent en classe ouvrière, dans la vie publique, au cœur de la vie du monde, dans le banal, le quotidien de la vie. Elles visent à faire progresser la justice, la paix, l’amour, la vérité… elles visent à émanciper les personnes.
 
Nous vivons dans un état d’esprit permanent de soutien à la cause des exploités, des opprimés, du peuple dans sa grande majorité. Cet état d’esprit constant, nous l’avons aussi bien en participant à des luttes, des mouvements sociaux qu’en regardant la télévision, qu’en écoutant la radio, qu’en lisant, qu’en épluchant des patates…
 
En essayant de vivre ces pratiques de justice et d’amour dans le quotidien de la vie nous changeons notre rapport au monde. Notre foi chrétienne ne nous donne aucune supériorité : nous sommes à égalité avec celles et ceux qui essaient de devenir plus humain et de rendre le monde plus humain. C’est le message évangélique qui nous incite à vivre de cette manière.
 
C’est bien à des luttes pour un monde meilleur auxquelles nous participons et c’est pour cela que nous sommes militants dans les syndicats CGT (pour deux d’entre nous) et SUD Solidaires (pour les trois autres) et dans des partis politiques (la gauche autrement pour l'un d'entre nous) et dans diverses associations (agir contre le chômage (AC), le mouvement de la paix, l’aide aux orphelins du Rwanda…) et que nous répondons aux demandes d’associations telles Amnesty, Agir ici, le réseau solidarité, sortir du nucléaire, ATTAC, le collectif Palestine 14…
 
Nous combattons le système capitaliste ; nous privilégions la solidarité et nous sommes à l’opposé de tout ce qui divise et individualise l’être humain ; nous combattons la précarité dans tous les domaines, nous défendons l’emploi tant dans le privé que dans le public, les services publics ; nous luttons pour le respect de la dignité de tout être humain, en particulier des chômeurs et précaires et des étrangers.
 
Très concrètement aux chômeurs et précaires nous donnons un coup de main à distribuer des tracts aux portes des ANPE et Assedic, nous participons aux actions contre le flicage qui va en s’accentuant, contre la régression des indemnités, pour des transports gratuits…, aux salariés ayant un emploi nous donnons un coup de main à la diffusion de tracts, nous participons aux actions pour l’emploi, la défense du service public, le pouvoir d’achat…, nous aidons à faire signer des pétitions, nous faisons de la défense juridique en particulier prud’homale. Nous prenons aussi une part très active à la défense de la sécurité sociale et de la protection sociale en général notamment des retraites mise à mal par les libéraux de tous poils qui nous gouvernent. Nous nous sentons très liés à tout ce qui se fait autour de l’altermondialisme (forums sociaux…) Nous prenons part aussi aux multiples actions pour la paix et contre les guerres (Irak, Tchétchénie, Palestine…), et à la défense des demandeurs d’asile.
 
Au premier semestre 2005 la campagne pour le NON au projet proposé de constitution européenne a tenu beaucoup de place pour nous. Vouloir faire gagner une autre Europe, une Europe des citoyens, ça nous a motivés.
 
Nous combattons encore le racisme, la xénophobie, l’homo phobie, la discrimination envers les femmes, etc…et cela non seulement dans la société mais aussi dans les églises. Nous sommes du côté des "perdants"  de nos sociétés.
 
Nous n’avons cessé et ne cessons de faire nôtre cette conviction contenue dans un document PO de 1971 "L’amour que, comme chrétiens, nous voulons universel passe par une option en faveur des plus pauvres. Finalement la lutte contre l’exploitation des travailleurs tend à libérer et le profiteur et l’opprimé : l’un de l’esclavage de l’argent et de l’appât au gain, l’autre de son écrasement. La lutte des classes porte en gestation une société humaine où les hommes pourront se regarder dans les yeux et s’appeler "frères ". "
 
 
1-3-) Nos pratiques chrétiennes cherchent à être fidèles au message évangélique et à sa traduction historique dans le christianisme.
 
C’est bien le message fondamental d’amour et de justice de Jésus qui nous guide. Prenons-en quelques exemples parmi quantité d’autres tirés des évangiles : aux envoyés de Jean-Baptiste, il donne comme message : les aveugles voient, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ; tout le sermon sur la montagne et les béatitudes vont dans ce même sens ; également le passage sur le jugement dernier : " j’étais étranger et vous m’avez visité… " (Luc 4 : Matthieu 5 et 25).
 
Nous essayons de nous situer dans le pôle évangélique tel que le décrit J.Moingt : " Le pôle religieux retire les fidèles du monde en les maintenant sous sa tutelle et en étendant son pouvoir dans le domaine temporel ; le pôle évangélique, inversement, envoie les fidèles au service du monde, en vue du Royaume de Dieu, en les affranchissant de la tutelle ecclésiastique du même mouvement par lequel il se retire de toute domination sur le monde. C’est ainsi que le christianisme conserve et propage dans l’histoire l’élan libérateur caractéristique de sa fondation évangélique, travaillant du même élan à la libération des croyants et à l’émancipation de la société séculière. " Nous pensons que nos pratiques chrétiennes rejoignent le fonctionnement historique du christianisme : " le christianisme a fonctionné dans son histoire comme " religion de la sortie de la religion " non seulement parce qu’il a en fait accouché d’une société sécularisée, mais également parce que cette société a tiré de lui le ressort de son émancipation… Le christianisme est fondé à se glorifier d’avoir conduit l’humanité qu’il avait prise en charge à la pleine disposition de ses moyens " (Moingt) "le message du Christ ne résonne pas dans le vide, il propose une tâche à l’égard de la situation dans laquelle nous nous trouvons… " (Vattimo) " L’évangile n’est pas l’histoire du Dieu vivant, c’est l’histoire du Dieu à vivre " (Madeleine Delbrel).
 
 
1-4-) Nos pratiques chrétiennes visent à donner du sens.
 
Nous nous heurtons souvent à des personnes pour qui c’est le pôle religieux qui est le plus important, d’ailleurs dans les médias c’est presque toujours sous cet aspect que la vie chrétienne est présentée… ce qui nous heurte et ce qui empêche aussi beaucoup de gens d’accéder au sens évangélique de la vie chrétienne.
 
Nous ne disons pas qu’il y a un unique sens à la vie et qu’il serait donné par le seul christianisme, mais nous affirmons que le christianisme, tel que nous l’interprétons au regard des évangiles, donne du sens à l’histoire, à la vie des êtres humains, et bien sûr à celle des chrétiens qui participent aux luttes pour un monde meilleur.
            Ce sens, nous ne le gardons pas pour nous, nous essayons de le proposer au débat..
 
 
1-5-) Nos pratiques chrétiennes, nous cherchons aussi à les exprimer en paroles.
 
Le quotidien de la vie, en particulier les luttes, nous fait découvrir plein d’aspects de la Bonne Nouvelle évangélique que nous essayons de ne pas garder pour nous. Mais c’est difficile et nous ressentons comme un manque de ne pas pouvoir dire plus souvent et à grande échelle cette foi au Dieu de Jésus-christ en perpétuelle évolution qui dynamise nos vies. Nous partageons tout à fait ce triste constat que faisait Yves Burdelot : " La vraie « folie » que le croyant devrait assumer, celle qui se manifeste par des choix à contre-pied des valeurs dominantes, n’est quant à elle que rarement perceptible ".
 
Malgré cela, nous partageons l’espoir de Bonhoeffer : " Un jour viendra où des hommes seront appelés de nouveau à prononcer la Parole de Dieu de telle façon que le monde en sera transformé et renouvelé. Ce sera un langage nouveau, peut-être tout à fait non religieux, mais libérateur et rédempteur comme celui du Christ…Ce sera le langage d’une justice et d’une vérité nouvelles qui annoncera la réconciliation de Dieu avec les hommes et l’approche de son royaume. "
 
 
1-6-) Nos pratiques chrétiennes se font hors religion, à la manière de Jésus tel qu’en parle Moingt : " Tel est le sens ultime de sa mission eschatologique, non de détruire la religion juive ni de la remplacer par une autre, censée meilleure, mais de dévoiler l’illusion religieuse dont les hommes se rendent victimes ; c’est pourquoi Jésus se positionnait lui-même hors religion, comme le lieu vivant par où advient en vérité la communication de Dieu avec les hommes. " (dans " Dieu qui vient à l’homme " tome 1).
 
Et, pour sa part, Bonhoeffer cité par Corbic écrivait : " Le christianisme n’est pas réservé à une élite pieuse, branchée sur le sacré.. Mais le chrétien suit le Christ en devenant radicalement homme, et non pas dans des pratiques religieuses ".
 
Ces paroles sont libératrices : nous sommes désormais plus audacieux pour parler de la vie " ordinaire " puisqu’elle est le lieu de la rencontre du Dieu de Jésus-Christ.
 
 
Conclusion du chapitre :
 
Ce que nous avons écrit ici, ce sont les convictions fondamentales qui nous animent, cela ne veut pas pour autant dire que tout soit rose et simple à vivre (exemples : la difficile démocratie dans le syndicat, le découragement face à l’ampleur des tâches à accomplir, le ras-le-bol face à la faiblesse de certaines mobilisations, …). Nous sommes donc conscients que l’amour et la justice dus au prochain, que nous essayons de vivre, ne sont pas parfaits (ce serait trop beau) et ont plein de failles, mais nous essayons d’aimer les autres, tous les autres le mieux et le plus possible, parce que, nous le répétons, c’est le lieu de la rencontre du Dieu de Jésus-christ, c’est le lieu des pratiques chrétiennes.
 
 
2-) Nos actes " cultuels ", célébrations de nos pratiques chrétiennes.
 
Il est difficile de ne pas employer le terme " pratiques " lorsque nous parlons du culte. Celui-ci a pris une telle importance au cours de l’histoire de l’Eglise que les chrétiens qui liront cette contribution risquent de porter plus d’intérêt à cette seconde partie qu’à la première partie ; si c’était le cas, au moins nous souhaiterions que les réactions portent sur l’ensemble du texte de façon indissociée.
 
 
2-1-) Nos actes " cultuels " visent à partager ce que nous percevons du Dieu de Jésus au cœur de la vie et non pas à accomplir des devoirs rituels pour " plaire à Dieu ".
 
Ils essaient d’être dans l’état d’esprit de la recherche du Dieu de Jésus-Christ dans l’amour et la justice vécus au cœur des luttes et de la vie quotidienne en classe ouvrière. Bien que nous soyons conscients que c’est ainsi que les actes " cultuels " sont à vivre, il nous arrive malgré tout de nous retrouver dans des célébrations " de chrétienté ", dans des actes cultuels traditionnels, en grande partie déconnectés de la vie car nous ne sommes pas tout à fait dégagés de façons de faire antérieures. D’ailleurs il n’est pas question non plus de tout rejeter dans les actes "cultuels " du passé.
 
Nous allons ici essentiellement mettre l’accent sur l’eucharistie et la prière car ce sont les actes " cultuels " qui nous réunissent le plus souvent.
 
 
2-2-) Nous cherchons à vivre l’eucharistie comme un repas de partage et un " faire mémoire " et non pas comme un repas sacrificiel.
 
Nos façons de célébrer l’eucharistie sont variées et dépendent de nos lieux de partage et de nos contacts. Elles se passent surtout dans un cadre Mission Ouvrière au sens large, parce que souvent liées à l’une ou l’autre de ses composantes. Elles sont généralement détachées des paroisses puisque aucun d’entre nous n’a d’engagement paroissial. Elles sont plus ou moins régulières. Elles cherchent à correspondre de plus en plus à une foi en recherche du Dieu de Jésus-christ au cœur de la vie et des luttes ouvrières.     
 
Le lieu où nous cherchons à " innover " le plus, c’est lorsque nous célébrons régulièrement ensemble en équipe (environ deux fois par trimestre) et une fois par trimestre avec les PO de la région. De plus en plus nous cherchons à intégrer dans les célébrations eucharistiques les changements qui découlent de notre compréhension du processus de sécularisation. Nous bougeons grâce, entre autres, à des échanges d’expérience, à des réflexions d’experts et de chrétiens en recherche.
 
Nous considérons en effet que nous avons à tenir compte des découvertes sur les débuts du christianisme dans la mise en œuvre de nos célébrations eucharistiques. Ainsi il est utile de savoir qu’  "aucun des auteurs du Nouveau Testament ne s’est trouvé dans la salle où s’est déroulé le dernier repas et n’a pu en parler pour en avoir été le témoin oculaire ou auditif. Tous puisent aux traditions auxquelles ils ont pu avoir accès dans les offices religieux de leurs propres communautés… Ils exploitent ces traditions selon l’interprétation qu’ils en donnent eux-mêmes. On peut nettement découvrir que c’est le repas de la Pâque que Jésus a fêté avec ses compagnons. C’était et c’est dans le judaïsme un véritable repas avec nourriture et boissons, avec une nette orientation religieuse qui actualise la grande intervention de Dieu par laquelle il a libéré Israël… L’idée de manger son corps et de boire son sang dans le sacrifice qu’il ferait de lui-même aurait été complètement incompréhensible pour lui et pour ses disciples qui étaient des juifs pieux. Ce serait impensable… Ce qu’il faudrait, c’est éliminer systématiquement de toute cette liturgie la terminologie du sacrifice qui ne s’y trouvait pas à l’origine… L’Eucharistie n’est pas un repas sacrificiel. Ce ne sont nullement le pain et le vin qui sont comme tels l’essentiel dans le sacrement, mais c’est le mémorial célébré en commun en mangeant ce pain et en buvant ce vin. L’enjeu en est donc un véritable repas, un repas qui rappelle la libération de l’image d’un Dieu figée dans des normes, cette libération que Jésus nous a apportée ".(Paul Trummer cité dans la revue Golias janv-février 2005 page 61).
 
Pierre de Locht dans un article pour la revue Parvis (n°19 septembre 2003) écrit : "Le divin ne peut-il être présent dans notre univers qu’en écartant nos conditions habituelles d’existence ? Pourquoi le pain et le vin, alors qu’ils continuent à apparaître comme tels, doivent-ils changer de substance pour être expression de la présence de l’amour de Dieu là où nous sommes rassemblés en son nom ? "
 
 Il cite aussi un certain José Reding : " Le dernier repas de Jésus, c’est le rappel des innombrables repas qu’il a pris avec des gens avec qui on ne mangeait pas, sur qui les pharisiens avaient mis l’étiquette de « pécheurs » pour les exclure ; c’est donc la mémoire de l’audace de Jésus à transgresser pas mal de frontières, ce qui l’a conduit à la mort ; c’est le symbole du prophète qui partage la vie avec les exclus, les sans-voix, pour leur donner une voix. Dans l’Eucharistie il y a quelque chose de cela, un " hors limites " possible, une audace. C’est aussi un risque de ramasser des coups ".
 
L’eucharistie redeviendra-t-elle le lieu de l’accueil de tous " les damnés de la terre " ?
 
 
2-3-) Notre prière est surtout nourrie des combats auxquels nous participons pour changer le monde.
 
" La lecture du journal est une sorte de prière matinale de style réaliste "(Hegel). Et aussi " le journal est la prière du matin de l’homme moderne ".
 
Nous avons des façons de prier diverses et variées.
Ce sont justement, en lisant le journal, des réactions comme « merci mon Dieu » en voyant des témoignages sur des actes humanitaires notamment de la jeunesse ou des actions positives (mémoire de la Résistance, de la déportation, mémoire des grandes luttes ouvrières et des apports qu’elles ont permis (congés payés, durée du travail, droits sociaux …). Ce sont plus souvent des révoltes face aux drames, aux misères interpellant Dieu " qu’est-ce que tu fous là-haut … " qui répond "  et toi en bas, qu’est-ce que tu fais pour que ça change ? " En effet nous sommes bien conscients que c’est à nous de combattre ce qui détruit l’humain et que le Dieu de Jésus ne peut pas intervenir à notre place.
 
Ce sont des réactions spontanées plutôt que des récitations " classiques ", même si celles-ci sont aussi parfois présentes et qu’elles sont récitées en ayant à l’arrière-plan tous les gens côtoyés, les évènements marquants… qui rendent vivantes ces paroles anciennes.
 
C’est surtout une réflexion sur les évènements actuels suivie d’une lecture biblique. C’est la lecture de passages du Nouveau ou de l’ancien Testament.
C’est aussi une proximité avec le Dieu de Jésus à travers des lectures.
Nous essayons d’intégrer les changements qui viennent de notre compréhension de ce fameux processus de sécularisation. " Toute prière ayant pour but d’infléchir le cours des évènements est une véritable trahison des consignes reçues. C’est à nous de prendre les choses en main, sans tenter d’en reporter la charge, la responsabilité sur l’au-delà ". (A.Jacquard).
 
Notre prière, c’est un dialogue entre des personnes qui s’aiment. Il en va de notre amour envers le Dieu de Jésus comme de celui entre personnes qui s’aiment : elles attendent tout de l’autre bien que conscientes que l’autre ne peut pas tout donner du fait des limites du temps et de l’espace. Pourquoi en irait-il autrement de notre relation à Dieu que de nos relations aux autres humains ? Jésus lui-même, dans sa propre vie terrestre, n’a pas fait autrement : même la mort ne lui a pas été épargnée.
 
2-4-) La célébration de quelques autres sacrements est l’occasion de partages collectifs sur la recherche de la présence du Dieu de Jésus au cœur de la vie et des luttes ouvrières.
 
Nous vivons le baptême comme l’adhésion au projet de réussite de l’humanité voulue par le Christ et non pas comme un rite traditionnel de l’occident chrétien qui est le nôtre. Il est participation à la vie du Dieu de Jésus libérateur, et non pas du Dieu des philosophes et des religions (voir notre texte " le contenu de la foi chrétienne ").
 
En général nous répondons favorablement aux demandes de baptêmes faites par des membres de nos familles ou par des amis. A            ces occasions nous témoignons de la foi qui nous anime, ce qui nous permet d’échanger avec les participants. Nous nous sentons libres par rapport au rituel.
 
Nous essayons de vivre la pénitence de façon collective avec la volonté d’améliorer nos comportements au regard du message libérateur de l’Evangile. Nous ne le vivons pas comme le respect d’unediscipline ecclésiastique fortement axée sur les règles de pureté telles que l’institution les conçoit. Nous ne participons plus ni les uns ni les autres à des actes individuels de confession.
 
Pour les mariages, c’est comme pour les baptêmes, ceux qui en célèbrent le font du fait de relations d’amitié ou de famille. Il nous arrive aussi de répondre à des demandes de célébrations partages pour des divorcés. Tous ces moments permettent souvent des dialogues profonds, et pas uniquement avec les seuls intéressés.
 
Nous en resterons là concernant les sacrements. Nous sommes conscients que notre apport ici reste très limité, partiel et modeste. Nous savons que les changements induits par le processus de sécularisation nous entraîneront, et tant mieux, à de bien d’autres révisions en profondeur. Nous n’en sommes qu’au début. Nous apprécions toutes les recherches faites en ce sens.
 
 
2-5-) Nous vivons le ministère presbytéral non pas à la façon du sacerdoce ancien conçu pour le service du temple, mais au service de l’humanité à faire réussir.
 
Nous y reviendrons dans un document spécifique, mais lançons ici une première idée.
" C’est parce que nous ne sommes pas sortis du « sacré païen » que nous voulons un ministre doté de pouvoirs sacrés…En agissant ainsi, nous faisons fi de la désacralisation que s’est efforcé d’accomplir Jésus ". (A.Gombault dans la revue Parvis n° 27 septembre 2005).
 
 
 
Conclusion
 
Dans cette contribution nous nous en sommes tenus à l’essentiel pour exprimer nos pratiques chrétiennes et nos actes " cultuels ".
 
Nous sommes conscients que notre réflexion sur les actes " cultuels " est à approfondir, mais l’important pour nous ici est de dire ce qui fonde nos célébrations : c’est la recherche d’une plus grande fidélité à la Bonne Nouvelle libératrice apportée par le collectif Jésus[1] afin que nos pratiques chrétiennes dans la vie ordinaire en portent la trace.
 
Certes bien des aspects mériteront des développements. Déjà dans notre prochaine contribution nous essaierons de voir en quoi le processus de sécularisation entraîne des changements dans la lecture que nous faisons des Ecritures. Et dans ce cadre nous en profiterons pour essayer de regarder d’une part les pratiques croyantes de Jésus et de son collectif et d’autre part leurs actes " cultuels ".
 
 
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Pour réaliser cette quatrième contribution, nous avons bien sûr pris en compte les apports de nos camarades de travail et de vie militante, ainsi que les apports de chrétiens en classe ouvrière et de P.O, et nous nous sommes aidés de la lecture de livres ou d’écrits de Joseph Moingt, Dietrich Bonhoeffer, Gianni Vattimo, Yves Burdelot, Paul Trummer, Pierre de Locht, Albert Jacquard, Alice Gombault…
 
 
 
L’équipe des prêtres-ouvriers de CAEN :
Michel Gigand - Michel Lefort - Jean-marie Peynard - José Reis - Claude Simon. 
 
 
 
 


[1] A la page 5 de notre texte « le contenu de la foi chrétienne nous écrivions : " pour nous aussi la foi est collective : sans les apôtres, sans les premières communautés chrétiennes, sans les collectifs de témoins à travers l’histoire, Jésus, le Dieu de Jésus-Christ et le message libérateur ne seraient rien " mai 2005
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